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Nouvelle ONZE NOVEMBRE

Peniculo

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#1
ONZE NOVEMBRE
C’est pas trop tôt dit Maurice, le cafetier de la place de la mairie, en voyant arriver le camion-grue. Il portait sur sa plate-forme la statue d’un poilu en bronze poli, brillant dans le soleil du matin.
La place fut vite envahie par les habitants de ce petit village du Cher qui récupérait enfin son poilu et qui allait retrouver un monument aux morts convenable.
Six mois plus tôt le maire avait ʺcassé sa tirelireʺ, comme disaient les villageois, et reçut une aide financière du ministère des anciens combattants pour restaurer le monument aux morts et sa statue de bronze ternie, sale et qui ne ressemblait plus à rien.
Le poilu tout neuf reprit sa place sur le bloc de granit où il fut boulonné et les plaques de marbre, gravées et aux noms redorés, revinrent dans leurs encoches, immobilisées par des glands de bronze neufs.
La liste des morts au champ d’honneur était bien longue pour un si petit village et la plupart des familles d’ici avaient un parent ou plusieurs dont le nom gravé dans le marbre rappelait à tous l’héroïsme des hommes et la cruauté de la guerre.
En fin de liste on avait inscrit ceux dont les corps n’avaient jamais été retrouvés mais dont la mort avait été certifiée par les autorités militaires.

Quand un obus tombait juste dans une tranchée, les corps explosaient déchiquetés en tant de morceaux qu’il était impossible d’identifier les soldats atteints.
Le village n’avait plus à l’époque que trois poilus revenus du front. Enfin, deux poilus et demi comme ils disaient entre eux, car Germain n’avait plus de jambes et se déplaçait dans une chaise roulante qu’il appelait sa limousine.
Fier de son monument restauré, le maire avait fait tracer un petit jardin au milieu duquel trônait, à coté du poilu de bronze, un pot de granit rempli de la terre de Verdun car la majorité des victimes de la guerre du village y avaient été tués.
Cette année, avait-il dit, je veux que le Onze novembre soit célébré dignement ; et en plus des cérémonies habituelles il y aura un concert par l’harmonie municipale le dix au soir et le onze je ferai venir un bon accordéoniste pour le bal des combattants.

On était en juin et on avait largement le temps d’y penser, mais quelque chose chagrinait le maire. Il n’y avait pas moyen de faire raconter leur guerre aux trois poilus du village. Même dans leur famille ils n’en parlaient jamais.
Seuls certains noms d’anciens camarades de combat les faisaient prendre la parole pour indiquer la classe, le régiment, les batailles où ils s’étaient rencontrés et où ils avaient combattu ensemble.
Dès la rentrée scolaire madame Martinoux, institutrice locale aimée de tous, décida de préparer ses élèves à l’événement en leur racontant cette guerre de 1914 -1918.
Elle s’aperçut que bien des enfants avaient déjà entendu, chez eux, des récits de la guerre.
La mémoire des disparus persistait dans les familles, des décorations, des documents, des objets personnels des grands parents combattants étaient pieusement conservés. C’était l’hommage discret d’une descendance qui savait à qui elle devait sa liberté et son honneur.
Opiniâtre, madame Martinoux, essaya de faire parler les vieux de leur guerre en présence des enfants. Aucun ne parla de lui-même mais chacun accepta de raconter l’héroïsme des ses compagnons fier d’avoir pour amis des hommes d’honneur qu’il aimait et respectait.
On apprit donc que Germain tenait, depuis cinq jours, avec trois camarades un poste de mitrailleuse bien placé et qui gênait les boches en les empêchant de sortir d’une tranchée.
Ils attendaient des renforts qui ne venaient pas, pour progresser.
Une pluie incessante de grenades leur était envoyée pour faire taire leur mitrailleuse.
Les jets de grenade devenant plus précis, tous les camarades de Germain périrent, lui-même touché gravement aux jambes rampa dans la boue pour se remettre derrière sa mitrailleuse.
Les allemands pensaient avoir fait taire définitivement l’arme qui les bloquait, ils firent une sortie.
Aveuglé par les larmes et le sang, mais soudé aux commandes de sa machine Germain attendit le dernier moment pour tirer, tirer encore jusqu’à ce que le voile noir du coma l’immobilise.
Il se réveilla dans l’ambulance. Ses camarades et lui avaient tenu six jours, abattu des centaines d’ennemis et, en bloquant le passage des boches, ils avaient permis à deux autres sections de contourner la résistance allemande et de prendre leur meilleure position de défense d’où ils avaient tué tant de combattants français.
Croix de guerre avec citation Germain ne portait sa décoration que le onze novembre. Il disait :les décorations ça devrait être comme des tartes, à couper en parts égales, on est toujours plusieurs pour en mériter une.
Il aimait à se rappeler seulement qu’au comble de la fatigue, pour éviter de s’endormir, ils chantaient à tue-tête avec ses camarades :

ʺLe pinard c’est de la vinasse
Ça réchauffe là ousque ça passeʺ
Alors qu’ils n’en avaient plus et que même l’eau et la nourriture manquaient.
La connaissant par cœur, son petit fils reprenait la chanson avec lui.

Quant à Etienne, discret et peu bavard, on en apprit assez peu sur lui, mais on sut qu’après quelques mois de durs combats qui lui avaient valu la croix de guerre avec citation il avait été fait prisonnier.
D’une volonté de fer et poussé par la haine de l’ennemi, il s’évada.
Pendant dix-sept jours et dix-sept nuits de souffrance, de peur d’être repris, de soif et de faim, il marcha dormant le moins possible, se nourrissant au pis des vaches quand il le pouvait et le reste du temps de choses incroyables pour se garder en vie.
Revenu au pays et se présentant à l’autorité militaire et fut envoyé aussitôt sur un autre front.
La médaille militaire et la médaille des évadés vinrent compléter sa croix de guerre.
Lui aussi ne portait ses décorations que pour le défilé du onze novembre.
La seule chose à laquelle il tenait comme à la prunelle de ses yeux était la petite boussole allemande, volée pendant sa captivité, et qui l’avait ramené dans son pays.
Pour Charles la bravoure relevait d’une folle inconscience du danger. Mitraillés, bombardés depuis deux mois sans arrêt dans leur tranchée, Charles et sa section avaient un peu perdu la notion de ce qui était dangereux, téméraire ou inconscient.

Lui et la moitié de sa section partaient à l’arrière pour un repos d’une semaine, quand ils apprirent que leurs camarades ne pouvaient plus sortir de leur tranchée car un poste de mitrailleurs allemands les avait pris sous son feu. Ils étaient condamnés à brève échéance.
Tous décidèrent d’aller au secours de leurs compagnons et, la nuit, les musettes pleines de grenades, ils ʺdégagèrent la position et sauvèrent leurs camaradesʺ comme dit la citation à l’ordre de la nation de Charles. Remarquons que son capitaine qui n’avait vu la chose que de loin reçut la croix de guerre pour ce haut fait.
Voila ce qu’on arriva à savoir sur ces trois braves qui retombèrent ensuite dans leur silence habituel.
Vint le onze novembre.
Nos trois poilus comme chaque année, coiffés, rasés de près et tirés à quatre épingles se retrouvèrent très tôt au café de la mairie.
Une première sonnerie résonna reprenant celle du cessez-le-feu que les poilus avaient entendu en 1918 le jour où la guerre prit fin.
Les anciens combattants de toutes les guerres se réunissaient en face de la mairie.
Le défilé mené par la fanfare municipale, suivie du maire, des anciens combattants et des enfants des écoles faisait le tour du village avant de revenir à la place de la mairie ou le maire prononçait son discours.
Les enfants des écoles chantaient la Marseillaise et une gerbe était déposée au pied du poilu restauré, devant le monument aux morts dont les gravures brillaient d’un or neuf.
La tradition voulait qu’une autre gerbe soit portée au cimetière ou reposaient ceux qui étaient morts des suites de la guerre. Les gaz ou la gangrène les ayant condamnés à une mort lente et douloureuse.
Ensuite tous les combattants à honorer se rendait au banquet qui avait lieu tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre puisqu’il n’y avait que deux restaurants dans le village.
Le repas était long, les convives étaient joyeux comme s’ils prenaient conscience tout à coup que d’en avoir réchappé tenait du miracle.
Puis le bal commençait et l’on entendait la musique loin de la salle ou les danseurs accompagnaient la chaude ambiance de quelques verres qui faisait un peu tourner les têtes.
A la sortie du bal nos trois poilus qui habitaient le même quartier ne marchaient pas bien droit.
Les enfants qui les avaient reçus et écoutés dans leurs classes les entourèrent et les
accompagnèrent jusqu’à leur maison pour faciliter leur retour.
Presqu’au pas et presqu’en ligne droite le petit groupe avançait, jeunes et vieux chantant à pleine voix.
En les regardant passer sur le pas de leur porte les villageois stupéfaits entendirent en riant les paroles de leur chanson :

ʺUn caporal c’est une légume,
Ça mange, ça boit ça chie, ça fume,
Ça sait même pas signer son nom,
C’est bête comme un cochonʺ.
 
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